Débat Bourassa-Bourgault sur le référendum, le 27 mars 1980
URI permanent de cette collectionhttps://hdl.handle.net/20.500.14927/153
Le Québec est à quelque huit semaines d’un rendez-vous avec l’histoire. Le gouvernement de René Lévesque, élu le 15 novembre 1976, a tenu promesse. Il consultera la population du Québec par voie référendaire sur son avenir politique lors d’un référendum prévu le 20 mai 1980. La question dévoilée le 20 décembre 1979 ne portait toutefois pas sur la réalisation de la souveraineté du Québec, mais sur un mandat accordé au gouvernement du Québec de négocier avec le gouvernement du Canada une « nouvelle entente fondée sur le principe de l’égalité des peuples » sur la base du livre blanc publié un peu plus tôt, qui propose ni plus ni moins qu’une confédération de deux états souverains, la « souveraineté-association ». Comme l’indique également la question, « aucun changement de statut politique résultant de ces négociations ne sera réalisé sans l’accord de la population lors d’un autre référendum. » Il ne s’agissait pas donc pas d’un référendum décisionnel.
Ce jour-là, le département de science politique et la Faculté de l’éducation permanente de l’Université de Montréal accueillent deux invités de marque pour clore une série de débats visant à éclairer au profit de la communauté universitaire et du public les enjeux posés par ce référendum. L’ex (et futur) premier ministre du Québec, Robert Bourassa, est en réserve de la république. Depuis la défaite du Parti libéral (PLQ) aux mains du Parti québécois (PQ) de René Lévesque, il a passé le plus clair de son temps à étudier les régimes politiques en Europe. Quant à Pierre Bourgault, qui avait sabordé en 1968 le parti indépendantiste qu’il dirigeait, le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), au profit du Parti Québécois, dont il est paradoxalement un ardent critique, il est alors professeur de communications à l’UQAM et écrit des chroniques dans les journaux.
Bourassa et Bourgault, qui sont d’ailleurs de bons amis, participent à la campagne référendaire à titre personnel, dans des camps opposés. L’un et l’autre ne représentent pas les partis qui forment le gouvernement et l’opposition à Québec, dont les chefs, René Lévesque et Claude Ryan, président les comités parapluie du camp du Oui et du Non. Bourassa a pris ses distances du « Livre Beige » du parti libéral. Mais ses critiques se sont adoucies avec le temps. Bourgault, quant à lui, a vertement critiqué la stratégie étapiste (élection d’un bon gouvernement suivi d’un référendum sur la souveraineté) de Claude Morin, et la question référendaire de René Lévesque qui, selon lui, soumet la souveraineté du Québec à l’approbation des négociateurs fédéraux. Le 29 décembre 1979, il écrivait dans The Gazette : « Lévesque court de bonnes chances de perdre son référendum, non pas parce que la question va trop loin, mais parce qu’elle ne va pas assez loin. Lévesque déçoit ses alliés sans convaincre ses opposants. »
Cette forte opposition stratégique n’aura pas empêché Bourgault de prendre le bâton du pèlerin en faveur du Oui, défendant même certains aspects du Livre Blanc de René Lévesque relatifs à l’association. Mais ses arguments de fond, il les tire de l’époque où il était chef du RIN : l’indépendance, ou la souveraineté, a pour but de faire cesser la minorisation de Québécois dans le Canada, leur isolement par rapport aux francophones des autres provinces, et leur séparation des autres pays du monde. Pour Robert Bourassa, la tâche est plus facile. Pour s’opposer à la souveraineté-association ou à l’indépendance, il maintient le même argument depuis 1967, au moment où lui et René Lévesque, alors députés libéraux, ont emprunté des chemins différents : la souveraineté politique nécessite une monnaie distincte, et cela n’est pas souhaitable dans une économie ouverte en Amérique du Nord.
L’enjeu de la difficulté de marier souveraineté politique et association économique est d’ailleurs au cœur des premiers échanges entre les deux adversaires. Pour Bourassa, l’administration d’un espace économique commun entraîne nécessairement des institutions démocratiques communes. Pour sa part, Bourgault considère le modèle européen de l’époque comme un exemple de souveraineté-association. Mais Bourassa dit que le ce modèle évolue nécessairement vers le fédéralisme. Toutefois, en février 1992, alors qu’il est redevenu premier ministre, que le Canada sera en pleine tourmente constitutionnelle après l’échec de l’Accord du Lac Meech et que la majorité des Québécois semblent prêts à opter pour la souveraineté, ce dernier évoquera un référendum sur des États souverains associés inspiré de la Communauté économique européenne. Mais il démissionnera l’année suivante, et dans son discours d’adieu, il répétera qu’il avait toujours considéré la souveraineté du Québec comme « un non-sens géopolitique ».
Bourgault mise sur le désir des francophones de se rendre maître de leur destin, un enjeu qu’avant lui Pierre Elliott Trudeau avait déjà exposé ainsi : la question est de savoir s’il est dans leur intérêt d’être une majorité au sein d’un Québec libre et démocratique ou une minorité dans un Canada libre et démocratique. On comprend bien que leurs réponses respectives sont opposées. Bourassa, quant à lui, mise sur les alliances que le Québec peut faire avec d’autres régions au sein de la fédération pour renverser ce désavantage numérique, un argument qu’avait employé George-Étienne Cartier durant les débats menant à la « Confédération » de 1867.
De ses passes d’armes avec Robert Bourassa, car celle-ci n’aura pas été la seule, Bourgault dira : « J’ai fait des débats avec tout le monde, avec Pierre Elliott Trudeau, avec Gérard Pelletier, avec Jean-Luc Pépin, enfin avec tout le monde […]. Je peux écraser ces gens-là assez facilement – sauf Robert Bourassa. » À vous d’en juger!
Michel Sarra-Bournet, Département de science politique, Université de Montréal, le 6 septembre 2018
Pour en savoir davantage :
- Robert Bourassa, Gouverner le Québec, Montréal, Fides, 1995, 307 p.
- Pierre Bourgault, Écrits polémiques 1960-1981, Montréal, vlb éditeur, 1982, 370 p.
- Charles Denis, Robert Bourassa. La force de l’expérience, Montréal, Fides, 2009, 455 p.
- Jean-François Nadeau, Bourgault, Montréal, Lux Éditeur, 2007, 606 p.
Dans les jours suivant sa tenue, le débat a fait l’objet de quelques articles dans les journaux (Collection BAnQ numérique) :
- Leclerc, Yves. 1980. « Un duel entre Bourassa et Bourgault » La Presse, 28 mars : p.A6.
- Le Devoir. 1980. « P.Bourgault et R. Bourassa débattent la « question » économique et culturelle ». 28 mars : p.18.
- Gagnon, Lysianne. 1980. « L’histoire qui se répète… » La Presse, 29 mars : p.A9.
- Presse canadienne. 1980. « Débat à l’université de Montréal : Bourassa affronte Pierre Bourgault » Le Nouvelliste, 28 mars : p.13.
* Publicité tirée du journal Le Devoir du 27 mars 1980, p.5. Source : Collection BAnQ numérique »
